Les rencontres

    La Récolte de Sokina Guillemot

    Samedi 25 février.

    Il fait beau, et j’ai rendez-vous à 10h30 chez Sokina Guillemot, dans son atelier, métro Picpus. Sokina est plasticienne textile, et travaille plus particulièrement la peinture sur soie depuis peu: j’ai découvert son travail il y a quelque mois tout à fait par hasard sur le programme des ateliers de la galerie Klin d’Œil: Sokina y organise des ateliers d’initiation. Je l’avais alors contacté pour savoir s’il restait de la place pour une date particulière. Malheureusement… non. Mais je me suis pas arrêtée là, et j’ai voulu la rencontrer pour discuter peinture sur soie, et lui tirer le portrait par la même occasion.

    Me voici chez elle. L’appartement est spacieux et lumineux. Refait à neuf, elle y a installé son atelier dans une partie du salon, séparé par une porte coulissante. Elle me fait faire une petite visite, café à la main et en chaussettes, comme à la maison, avant de nous installer dans la partie atelier pour démarrer l’entretien.

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    Voyage, teinture végétale et peinture sur soie

    Cela fait deux ans qu’elle s’est remise à la peinture sur soie, mais cette étape du parcours fait suite à de multiples expériences. Après avoir été diplômée du BTS textile puis DSAA mode et environnement en 2005 à l’école Duperré, Sokina a d’abord travaillé deux ans dans le textile de luxe et la tapisserie pour la maison. Un an plus tard, elle se retrouve à voyager, notamment en Australie, en Inde et au Japon. De retour sur Paris, elle commence à travailler avec Adeline Klam, une grande amie. Elles montent ensemble ce qui est resté aujourd’hui l’entreprise d’Adeline, avant de partir vers d’autres projets. En 2009, en parallèle de son activité artistique, elle suit une formation de Français Langue Étrangère avec le CNED: « J’ai continué à travailler auprès de migrants, d’étrangers de différents horizons… une manière de garder le sens de la réalité sociale. Les sujets artistiques comme la couleur, les formes, les tissus sont des bases de conversation, un beau prétexte pour développer la langue. J’ai toujours eu un rapport avec l’étranger, l’ailleurs, le voyage. À chaque fois ça nourrissait un peu mes projets. »

    En parallèle de son travail en Français Langue Étrangère, Sokina ne perd pas la fibre créative. De temps en temps illustratrice, notamment en freelance, pour des affiches de théâtres, elle décide finalement de se remettre au tissu: « L’ordinateur, le scan, ça me fatiguait. J’avais envie de renouer avec le textile. J’ai suivi une formation professionnelle au GRETA en 2013 de teinture végétale de deux semaines intensives ». La teinture n’était pas nouveau pour elle, mais elle n’avait cependant jamais travaillé à partir d’extraits de plantes. Elle me confie avec émotion: « J’ai eu un gros flash de la couleur sur la soie. ça fait un peu fleur bleue, mais pour te dire, j’ai pleuré. J’ai vu le jaune monter, je me suis dis ok: c’est trop beau, vraiment trop beau, c’est ça que je veux faire. »

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    Après cette révélation, Sokina arrête le FLE et s’est fourni en matériel: « J’ai des copains qui avaient un atelier en banlieue, et qui m’ont accueilli pendant un an pour faire mes expérimentations en teinture végétale. C’était majoritairement sur de la soie, crêpe de soie, satin de soie, etc. J’ai repris le travail du textile de cette façon, en travaillant surtout la technique. » Sokina me montre des foulards de teintes pastels, homogènes et profondes dont les nom d’extraits de plantes qui composent la couleur me font voyager: réséda, garance, cachou, sorgho…

    C’est à cette étape de recherches qu’elle s’est rappelé que petite, sa mère l’avait inscrite à des ateliers de peinture sur soie. Ses souvenirs sont clairs, mais elle n’avait encore jamais pensé peindre sur la soie qu’elle avait jusqu’ici pris l’habitude de teindre avec des extraits de plante. « Ma mère m’a refilé des trucs que j’avais fais petite. Je les ai ainsi laissé à mes filles qui s’en servaient comme doudou. C’est comme ça que la peinture sur soie a pris place dans la maison. »

    Sokina entreprend alors de se fournir en matériel: « Un petit cadre, un peu de guta. Je n’avais aucun problème pour refaire la technique car je m’en rappelais encore très bien, et j’ai commencé à faire des ateliers avec ma petite fille. Au début, je travaillais sur des petits échantillons, puis au fur et à mesure, j’ai augmenté ma palette de couleurs,… puis j’ai commencé à travailler en grand! »

    Aujourd’hui, Sokina travaille sur de grands formats de soie, carrés ou rectangulaires, de superbes pièces uniques à porter comme foulard autour du cou, ou à encadrer, poser au mur selon son envie. Elle conçoit tout, du dessin jusqu’au joli packaging qu’elle fait fabriquer sur mesure chez un artisan cartonnier, et va même jusqu’à créer un dessin unique sur chaque packaging.

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    Un pied dans le monde de l’édition

    Elle vient tout juste de terminer un livre DIY qui sortira en mai, et qui explique comment choisir son matériel pour bien démarrer, donne les bases technique ainsi que des astuces pour éviter ou corriger les erreurs, mais aussi des exemples de gammes colorées et des patrons de dessins pour les plus timides.

    Cette première expérience dans le monde de l’édition lui donne des idées pour la suite, notamment un livre pour enfants dont l’histoire se base sur de vraies correspondances familiales, et sur le thème du voyage en mer. « Ce serait aussi un voyage pour mes enfants. » Encore une fois, Sokina ouvre le champ des possibles et ne limite pas sa pratique artistique à la peinture sur soie: elle me montre ses premières recherches: des esquisses au feutre et à la gouache, des bouts de papiers découpés sur lesquels sont inscrits quelques phrases, avec lesquelles elle essaye différentes compositions.

    Les ateliers

    Une autre partie du travail de Sokina consiste à animer des ateliers, ce qu’elle fait depuis déjà une quinzaine d’années: la dimension pédagogique n’a plus de secret pour elle! Elle donne aujourd’hui des ateliers d’arts plastiques à des enfants dans un centre d’animation du 9e arrondissement et dans des écoles primaires deux après-midi par semaine.

    Mais elle ne donne pas que des ateliers pour enfants. En 2015, elle mène le workshop « Borders » en collaboration avec Jeanne Goutelle au Musée de l’Histoire de l’Immigration à Paris, avec des collégiens et lycéens de Paris et sa banlieue

    Chaque jeune était alors invité à réaliser un « vêtement manifeste » touchant à leur histoire, grâce à toutes sortes de techniques, telles que découpe, broderie, tissage, pochoir, etc. La mode et le textile pour Sokina sont ainsi supports et prétextes parfaits pour raconter des parcours personnels et/ou migratoires..

    Pour la peinture sur soie, elle pose ses valises à la galerie Klin d’Œil et propose sur quelques samedis des ateliers d’animation: « C’était assez logique quand Klin d’œil m’a proposé de faire des ateliers. Pour moi, c’était facile, et très grisant: les personnes qui participent sont très enthousiastes et moi je trouve géniale la façon dont elles s’approprient le support ».

    Sokina organise aussi des ateliers chez elle certains jeudis matins, auxquels peuvent participer jusqu’à six personnes. « Au début, c’étaient surtout des proches ou des personnes du quartier que je connaissais. Puis, j’ai eu une ou deux personnes qui sont venues via les réseaux sociaux. Au final, les deux prochaines dates, il y a peu de personnes que je connais! »

    En plus de ces ateliers, Sokina a deux filles en bas âge dont elle a décidé de s’occuper. « Quand les petites sont là, elles sont cools, elles travaillent sur la petite table, et il y a un vrai partage. Avec les enfants, tu redécouvres la simplicité du trait. Les compositions pas compliquées, c’est très inspirant! »

    Sokina s’installe à sa table. Avant mon arrivée, elle a tendu un carré de soie et a commencé à dessiner à la gutta. La voilà qui prend son pot d’encre verte et son pinceau, et commence à colorer certaines zones du dessin. Elle ajoute alors: « Les ateliers pour enfants je ne les arrêterai jamais, parce qu’ils ont cette fraîcheur. Si on a une fibre créatrice qui dort, il faut la retrouver… et retrouver la liberté du geste! Mes filles, ce sont mes inspirations. En faisant ce que j’ai envie de faire, les choses viennent. C’est pas facile tous les jours, mais en fait, ça vient. Et la vie est courte. »

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    La peinture sur soie comme pratique méditative

    Sokina conçoit sa pratique artistique comme une pratique similaire à celle de la relaxation. « Quand on fait de la peinture sur soie, c’est comme du yoga ou de la méditation. Je suis hyperactive, et c’est là-dedans que je trouve un point d’arrêt. Je pourrai passer des journées à faire ça, alors que je ne suis pas une fille très patiente à la base. »

    Elle évoque ainsi une connexion tête/main/respiration, comme un fil conducteur entre l’esprit et le geste: « C’est un truc que la majorité d’entre nous n’avons plus. Je me rends compte en faisant les ateliers que cette capacité à connecter n’est pas donné à tout le monde. Et d’ailleurs je le vois bien, quand ça ne va pas, j’ai du mal à dessiner: il y a comme une rupture. La peinture sur soie, t’es obligé d’être bien. Si t’es crispé, c’est foutu. »

    Des inspirations pluridisciplinaires

    Ainsi, Sokina est du genre touche-à-tout, et cette pluri-disciplinarité lui est vitale, me confie-t-elle. Elle met en avant ses peintures sur soie mais elle a une véritable sensibilité pour le textile, elle adore transmettre son savoir-faire par le biais de ses ateliers, elle fait de la gouache, s’auto-édite… Comment fait-on pour se démarquer, alors? Elle me cite alors Picasso, Sonia Delaunay, Léon Bakst: « Ceux qui m’inspirent, ce sont eux: ceux qui touchent à tout! Bakst a été embauché pour faire les costumes des ballets russes alors qu’il était peintre! ». Avant de conclure: « Faut pas mettre trop de barrières… même si parfois, c’est vertigineux. »

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    La Récolte?

    La question paraissait peut-être bête, mais j’ai demandé: Sokina, c’est ton vrai prénom? « Oui c’est mon vrai prénom. J’ai une famille qui est composée d’expériences internationales. L’Ethiopie, d’où vient mon prénom, le Japon, l’Australie, le Bengladesh sont des pays qui ont fait qui je suis. »

    Et au fait, pourquoi La Récolte? Sokina m’explique: « J’ai l’impression d’être plutôt un artisan, comme un agriculteur; je plante des graines, je fais, et à un moment je récolte. C’est plutôt le process que j’avais envie de décrire par ce nom. La Récolte, c’est quelque chose qui se rapproche de la terre, je le relis à ma pratique de la teinture végétale. En teinture végétale, il faut attendre que les graines poussent… Et c’est long à mettre en place: faire de la pièce unique, c’est long. »

    Des projets futurs

    Et les graines poussent doucement en effet. Sokina souhaite approfondir ses expérimentations en peinture sur soie, et finaliser une gamme de petits foulards, en monochrome ou deux couleurs à des prix plus abordables: « Des formes simples et des dessins qui rafraîchissent le carré de soie! » En parallèle, elle songe à collaborer pour du prêt-à-porter, mais aussi à sortir des limites du carré de soie pour étendre ses couleur sur de très grand format, pour de l’installation ou des vitrines… Et surtout, Sokina n’oublie pas ses envies de voyage et son histoire personnelle imprégnée de divers horizons: « La Récolte reste internationale, je voudrai étendre encore un peu plus mon univers du coté de Melbourne que je connais bien. Les galeries, les expérimentations et la curiosité de la population sont un mix parfait pour semer encore quelques graines! »

    Après cette petite leçon de vie, je m’en retourne chez moi. Ce que je retiens: faire ce qui nous fait du bien, et surtout se lancer sans avoir peur, ne pas se limiter, expérimenter, et agrandir le champs des possibles!

    Pour être au courant des ateliers de Sokina, allez jeter un œil sur sa page Instagram @sokinalarecolte ainsi que sur le site de Klin d’Œil!

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    Sokina Guillemot
    www.sokinaguillemot.fr
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