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La Fanzinothèque de Poitiers

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J’ai décidé de faire un tour à Poitiers pour aller rencontrer non pas un atelier cette fois-ci, mais un lieu culturel: la Fanzinothèque de Poitiers. Installé depuis 1985 au Confort Moderne, cet espace est dédié à la collecte et l’archivage de ce qu’on appelle « fanzines ». Il a déménagé pendant un an et demi dans un local en centre-ville, le temps que le Confort Moderne refasse peau neuve. Haut lieu alternatif et culturel de Poitiers, des travaux de réaménagement y ont été réalisés et sa réouverture est officiellement annoncée le 16 décembre 2017.

Le mercredi 6 décembre, j’ai donc rendez-vous à la Fanzinothèque, dans des locaux refaits à neuf. Les casiers de rangements et présentoirs à fanzines ont été réalisés sur mesure, les bureaux sont situés à gauche, la collection de fanzines au centre, à droite un petit espace de vente et un coin exposition, et plus loin, un atelier de sérigraphie.

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DSC_8156fanzinotheque_cecilejaillardDSC_8159fanzinotheque_cecilejaillard(Marie Bourgoin, fondatrice et documentaliste à la Fanzinothèque)

Je rencontre d’abord Marie, collaboratrice du projet avec Didier Bourgoin dans les années 80. Si un projet aussi « atypique et farfelu » que la Fanzinothèque existe toujours aujourd’hui, cela vient du fait, m’explique Marie, que la Mairie à l’époque était déjà sensible à ce type de production. Dans les années 70 en effet, Poitiers faisait déjà preuve d’une sensibilité pour la presse jeune. La ville organisait à l’époque un festival national de la presse lycéenne sous forme de concours. Le concept était de rédiger et maquetter un journal sur une thématique proposée.

D’autres lieux existent en France, comme Disparate à Bordeaux, mais la vocation première est celle de diffuser des fanzines, et non pas de les archiver. Certaines bibliothèques présentent parfois un rayon fanzine, mais il ne s’agit pour la plupart que de publications locales et sporadiques, et la collecte ne sera pas systématique.

Si des projets similaires à la Fanzinothèque ont existé, ils  n’ont été qu’éphémères faute de moyens financiers. Ainsi, aujourd’hui, la Fanzinothèque est le seul lieu en France à conserver des collections de fanzines au titre de patrimoine, avec plus de 55 000 documents collectés en 28 ans.

Le fanzine en France, « une conjonction d’envie, de punk et d’outils techniques disponibles »

Sensible à la production graphique, l’édition et l’illustration, je n’ai pourtant qu’une connaissance lacunaire sur le sujet. Alors le fanzine, en France, c’est quoi? La Fanzinothèque apparaît en 1989 au moment où la production de fanzines est foisonnante. Avant 1980, le photocopieur n’existait pas. Il était donc compliqué et onéreux de produire soi-même des éditions en série. Avec l’arrivée du photocopieur, tout a changé: «Tout le monde faisait des fanzines, c’était tellement facile! Ça s’est développé à partir des années 80, une conjonction d’envie, de musique punk aussi, et d’un outil technique qui était disponible. Agrandir des images, modifier les pixels, ça, tu ne pouvais pas le faire avant. Alors qu’avec un photocopieur, tu deviens imprimeur, maquettiste, graphiste, c’est génial! En fait, les gens qui font du fanzine, punk ou autre, ils aiment surtout écrire, ils aiment le papier. Il y a des tas d’autres façons d’aimer la musique. Monter un label, faire de la radio, jouer dans un groupe,… quand tu fais du fanzine, c’est que tu as envie de t’exprimer par le papier. La plus ancienne partie de notre collection, elle est punk, tout simplement parce que c’était la musique de l’époque et que c’était de ça dont parlait les fanzines. » 

À l’origine, ce mot désigne des publications de bandes-dessinées de science-fiction. Aujourd’hui, on a souvent l’image du magazine en noir et blanc, photocopié, agrafé à la main, bricolé, qui se passe de la main à la main. Symbole du mouvement punk et Do It Yourself, le fanzine a évolué jusqu’ici en même temps que les techniques d’impression. « Si les fanzines étaient photocopiés en noir et blanc au départ c’est parce qu’il n’y avait pas le choix. Les imprimantes sont arrivées, les impressions grands formats, comme un A3 plié en 4 par exemple. Enfin les fanzines ont toujours été tournés vers le progrès artistique et esthétique! Les trucs pas beaux,… certes il y en a pour qui c’est un choix. Mais à la base, c’est une conséquence liée aux contraintes techniques.» 

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La différence entre fanzine et magazine 

Ainsi, au départ réalisé avec papier, ciseau, techniques rudimentaires et moyens du bord, il revêt aujourd’hui de multiples formes et peut même être imprimé en couleur sur du papier glacé, comme un véritable magazine papier! Mais alors, quelle est la différence? Marie répond: « Un fanzine n’est pas réalisé par des professionnels, et les créateurs d’un fanzine ne sont pas payés pour. Il y a 20 ans, on aurait dit « le fanzine est en photocopie, tandis que le magazine est en papier glacé. Ce n’est plus vrai! On aurait dit « Le fanzine n’a pas de publicité, tandis que le magazine en a » : ce n’est plus vrai non plus! Certes, un tas de choses sont devenues floues. Mais ce qui est sûr, c’est qu’un magazine est une société montée par des gens qui sont payés pour le faire marcher. La principale conséquence est que ça leur enlève beaucoup de liberté de pensée par rapport à un fanzine. Le fanzine, lui, est fait par des bénévoles qui n’ont aucune impératif économique et pas de sponsors. C’est la liberté totale.»  Marie ajoute qu’il arrive qu’un dessinateur ou qu’un journaliste qui travaille pour une maison d’édition classique publie aussi pour des fanzines, à côté de leur pratique professionnelle, mû par d’autres motivations : « C’est une autre passion. Dans un fanzine, tu dis ce que tu penses, tu te fais plaisir: c’est une forme d’exutoire. Il y a pleins de façons de faire un fanzine: ou par plaisir, ou parce que tu n’as pas le choix, ou par nostalgie du papier, ou parce que t’es encore un gamin. Moi j’adore ça: mes maquettes sont toujours faite aux ciseaux et colle, parce que c’est rigolo! Et il y a pleins de gens qui aiment ça. » 

Les premiers fonds à la Fanzinothèque

Avant d’ouvrir la Fanzinothèque, Marie me montre d’un geste de la main un endroit de l’espace où se trouvait une petite boutique de disques qui vendait des fanzines. « C’était le début de la collection. On faisait du dépôt-vente: on vendait des disques, et on diffusait des fanzines. C’était entre 88 et 92, et les fanzines qu’on avait constituaient le noyau de la collection. Avec Didier, on en avait une centaine déjà qu’on collectionnait depuis 81-85 environ. »

Puis Marie et Didier commencent à publier des annonces dans les fanzines pour commencer une collecte: « Les fanzines ont commencé à arriver. C’est allé très vite. Ce qui est génial, c’est qu’ils arrivent tout seul, on ne va plus les chercher. » C’est ainsi que la Fanzinothèque reçoit aujourd’hui une bonne centaine de fanzines par mois: « Des mensuels, des fanzines qui démarrent, parfois des collectionneurs qui balancent des gros cartons d’archives, qui vident les greniers, etc… ça nous fait des doublons, c’est toujours intéressant en cas de perte ou de dégradation. Parfois on fait des échanges, on complète des collections. Grosso modo, on en reçoit mille à l’année. » 

Depuis 2007, chaque fanzine qui arrive à la Fanzinothèque est dépouillé entièrement afin de constituer une notice précise de son contenu. « On sait de quoi il parle, quels sont les auteurs, quelles interviews, quels artistes, etc… le dépouillement est un travail quotidien. C’est important que les gens qui consultent le catalogue sachent exactement de quoi ça parle et de voir tous les types de contenus qui existent dans les fanzines. » Marie se dit maniaque. Dépouiller une interview de dix pages peut être fatigant, mais en se donnant la peine de le faire, on tombe parfois sur des pépites. « Il y a toujours des choses bien cachées. Le fait que tant de gens se soient donné la peine d’écrire, aller au photocopieur, de diffuser… Tout cela est important: cela témoigne d’un mouvement qu’on définit comme « underground » puisqu’il est souterrain, invisible ».

Les fanzines sont aussi numérisés afin de conserver une trace ou de pouvoir les diffuser en pdf. En effet, la plupart des fanzines conservés ici n’existent souvent qu’en pièce unique. Il arrive qu’un fanzine soit prêté et qu’il ne revienne pas, ou qu’il soit simplement volé. « Les visiteurs ne se rendent pas bien compte de leur valeur. C’est le problème d’être entre la bibliothèque et le lieu d’archivage. La bibliothèque, si un livre disparaît, c’est embêtant mais il est facile d’en racheter un nouvel exemplaire. Ici, on doit faire attention, d’où l’intérêt de numériser les fanzines. »

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Fanzine papier vs internet

Vers 2005, une grande partie s’est emparé du web et a laissé tomber le papier pour monter des webzines. « C’est plus économique, plus réactif. C’est clair qu’à un moment, ça a été la dégringolade. En 2005, tout le monde me demandait: et maintenant, quid des fanzines? C’était l’hécatombe, et puis malgré tout,… d’autres sont revenus au papier. Actuellement, la production est d’une cinquantaine de titres par an, c’est plutôt bien. Presque comme les premières années finalement. » Ainsi, la plupart des fanzines qui parlaient musique ont finit sur le web, car cela rend possible l’écoute en streaming des musiques dont on parle dans ses chroniques.

Selon Marie cependant, si les publications web présentent ce genre d’avantage, les frustrés du papier publient toujours des fanzines. Certains publient même à la fois sur le net, et sur papier, comme Everyday is like sunday. « Ils publient un numéro, un gros pavé, une fois par an, et ils compilent le meilleur de leur site internet. »  Ainsi, la publication papier permet de sélectionner, compiler, conserver, trier, mais aussi de questionner les problématiques de format. « Le papier, y’en a moins, mais ceux qui restent, c’est un vrai choix. Ce ne sont pas des anti-internet, ce sont des gens intelligents qui ont accès à tout un tas de techniques. Mais pour le graphisme, internet, c’est pas terrible. On a ici un atelier de sérigraphie, des bouquins, des pliages, des formats, des odeurs: tout ça, tu ne l’as pas sur le web. »

Avant internet, le fanzine était le médium de l’info, ce qui n’est plus le cas aujourd’hui avec internet et les réseaux sociaux sur lesquels il est facile de fournir de l’information en continu. La plupart des fanzines ont maintenant leurs pages Facebook, mais le continu publié concernera plutôt les dates de sorties ou les évènements. Et le reste? Marie répond: « On est encore des êtres sensibles. être tout le temps dans le virtuel, c’est lourd. On a besoin d’avoir un objet. Le papier n’est pas du tout mort ! »

Virginie, la directrice de la Fanzinothèque, arrive tout juste. L’occasion pour moi de lui poser quelques questions. Auparavant basée à Lyon, elle s’occupait d’un lieu qui s’appelait le Cri de l’Encre, un mini local en centre-ville destiné à valoriser la micro-édition, comme à Disparate à Bordeaux. Le Cri de l’Encre, depuis, n’existe plus à Lyon, mais l’association s’est transformée. Aujourd’hui renommée « Chantier Public », elle est arrivée à Poitiers en janvier dernier pour travailler sur des thématiques liées à l’espace publique.

DSC_8167fanzinotheque_cecilejaillardDSC_8170fanzinotheque_cecilejaillard(Virginie Lyobard, directirce de la Fanzinothèque)

Le Fanzinobus: diffusion et atelier participatif

De Lyon, Virginie a ramené un bibliobus transformé en « Fanzinobus ». Ce Fanzinobus était au départ un don d’une MJC amie, puis le Cri de l’Encre se l’est approprié pour y présenter leur collection de 1500 fanzines. Il est aujourd’hui à la disposition de la Fanzinothèque qui l’utilise pour faire des ateliers.
Cet été par exemple, Virginie est partie dans la Vienne pour présenter une collection de fanzines réalisés par et pour les enfants, en collaboration avec l’évènement Fanzine Camping à Lyon et la Fanzinothèque de Poitiers. L’idée était d’emmener le Fanzinobus dans des centres de loisirs de petits villages de la Vienne pour présenter les fanzines de la collection aux enfants. Le projet s’est monté avec l’artiste Gaëlle Loth. Après avoir demandé aux centres de loisirs d’envoyer une photo de leur espace, Virginie a proposé à Gaëlle de redessiner ces espaces pour en faire des cartes postales. « On a réalisé une édition où les enfants sérigraphiaient le dessin réalisé par Gaëlle, puis de l’autre côté ils écrivaient une carte postale qu’ils envoyaient à la fanzinothèque. Avec les cartes postales revenues à la Fanzino, on a crée une édition, qu’on a ensuite renvoyée aux centres de loisirs afin qu’ils en gardent une trace. »

P1090140-1280x960(crédit: Fanzinothèque)
Exposer des fanzines, un prétexte pour pousser le public à en produire

Ce qui intéresse Virginie avec le fanzine, c’est montrer au monde la facilité d’en faire soi-même. « Dans ces interventions artistiques et culturelles, montrer à un groupe ce qui existe déjà, puis réaliser des fanzines avec eux sont deux choses qui vont très bien ensemble. » De la même manière, lorsque la Fanzinothèque organise des expositions, l’équipe fait l’effort de parler aussi bien de l’expo que de la montrer. « Ce que je préfère, c’est organiser des sortes de visites guidées avec des groupes. J’explique ce principe à la structure qui nous accueille et ensuite j’interviens pendant 1h, 1h30, afin de faire le tour avec les participants, pour qu’ils aillent vers les fanzines qu’ils aiment, et qu’on en discute ensuite. » Dans la mesure du possible, un atelier de fabrication de fanzines sera ensuite proposé à l’issu de cette discussion, afin de réfléchir autant sur le fond que sur la forme.

Un laboratoire de recherches à la Fanzinothèque

Ces réflexions aboutissent à l’idée d’un laboratoire de recherche que Virginie aimerait mettre en place: « Il existe énormément de fanzines et il est impossible de tout tracer. Notre collection n’est pas exhaustive. La plupart des fanzines sortent dans un cadre ultra confidentiel: ce sont des productions qu’on n’aura jamais à la fanzino, bien que la production soit prolifique. En revanche, il existe très peu de paroles autour de ce qu’est le fanzine aujourd’hui en 2018. » 

Partant de ce constat, Virginie souhaite organiser des rencontres afin de déblayer le sujet. « Ce dont j’ai envie, c’est créer des recherches qui partent de la fanzinothèque, inviter des personnes, ouvrir une discussion, accompagnée d’un film, d’une conférence, proposer une discussion à huis clos ou ouverte au public, mais en tout cas d’envisager des paroles, et laisser une trace de ces paroles autour de ce qu’est le fanzine, ce qu’il fut, et les liens qu’il entretient avec la culture aujourd’hui. »

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Interroger la diffusion de fanzines en 2018

Pour introduire ce laboratoire de recherche, la Fanzinothèque invite le collectif pluridisciplinaire parisien LAZER QUEST, qui travaille (entre autre) autour de la micro-édition. Pour l’ouverture du Confort Moderne, ils vont investir l’espace d’exposition de la Fanzino avec l’installation Merging Block, qui questionne les méthodes de distribution de fanzines en 2018. Il y a 20-30 ans, les fanzines se distribuaient essentiellement par échanges postaux. Mais Internet est venu bousculer ces systèmes de diffusion traditionnels. Alors aujourd’hui, comment ça marche? « Ce qui m’intéresse, me répond Virginie, c’est le fanzine en tant que reflet d’une époque et d’une société, comme n’importe quel courant artistique.» Ce sont donc dix distributeurs de fanzines français (individus, associations, collectifs,…) qui participeront afin de questionner la façon dont ils diffusent les fanzines aujourd’hui.

Dans un second temps, la Fanzinothèque souhaite introduire le grand public aux fanzines via des thématiques. Selon Virginie: « Parler de culture et de contre-culture est une lecture obsolètes de la société. Pour les fanzines, il existe aujourd’hui de multiples catégories, provenant de multiples réseaux: le graffiti, les écoles des beaux-arts, d’architecture… » Ainsi, l’exposition Petites Machines Écosophiques proposait de présenter des productions de fanzines issues de collectifs d’architectes.

Je termine ma visite avec l’atelier de sérigraphie, dirigé par Anne, et aidée par Valentina. Ce week-end se tient l’évènement Encore, à l’occasion de la réouverture du Confort Moderne, avec vernissages, expositions, les installations entre autre de LAZER QUEST et de nombreux concerts.

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(Valentina)
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(Claire, en service civique à la Fanzinothèque)

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(Grégor Martin, documentaliste à la Fanzinothèque)

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