Les rencontres

Roca Balboa, entre kitsch et rock’n’roll

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«Je ne suis pas habillée d’habitude. Enfin, si, je suis habillée, mais en pyjama, quoi. Tu veux un café? J’en refais, je n’ai pas de micro-onde. Il sera chaud, comme ça. J’ai du jus d’orange si tu préfères.»

Va pour un café.

Il est 14h30, et cette après-midi, j’ai rendez-vous avec Caroline, aka Roca Balboa. Ce surnom date du lycée, l’époque où on parlait en verlan: «Je continue d’ailleurs. J’ai l’air d’avoir quinze ans, donc je peux me le permettre.» Donc, Roca pour Caro en verlan. Et Roca Balboa… parce qu’elle adore Stallone: «Du coup, au lycée, je me suis auto-proclamée Roca Balboa.» Et voilà.

Roca habite dans un petit studio vers La Chapelle. Je regarde un peu autour de moi: me voilà dans un univers qui oscille entre le kitsch et l’underground. Des objets en fourrures fluo, un paréo violets-roses avec des dauphins accrochés au mur, un cendrier posé à côté d’un bouquet de fleurs: «T‘as du bol, j’ai des fleurs, ça c’est photogénique.»

Et en bande sonore, du rock un peu sale des années 80, du Beat Happening: «Tout à l’heure, j’écoutais du punk, mais je ne savais pas à quel point j’avais le droit de te casser les oreilles.»

On s’installe sur ses petits canapés en joncs tressés, et on entame l’entretien.

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rocabalboa23 rocabalboa22 rocabalboa28Parcours à virages

Roca Balboa a d’abord fait un DMA typographie à Estienne, et a ensuite enchaîné une licence pro en webdesign à Bobigny. En alternance, elle travaille comme graphiste dans une boîte: «Je mettais en page des trucs et des machins sur le développement durable. Il n’y avait pas d’autre graphiste, mais c’était intéressant car je bossais avec tout le monde. Je savais qu’ils ne voulaient pas m’embaucher, et moi j’étais ravie car je savais qu’après j’avais droit à un an de chômage. En fait c’est surtout la perspective de ne plus aller à l’école et d’avoir tout mon temps pour bosser mes dessins qui me plaisait.»

Ainsi, pendant sa période de chômage, Roca dessine, travaille à droite à gauche, prend son temps. Puis vint la fin du chômage et trouver un boulot alimentaire redevient une nécessité. «J’aimerais mieux me consacrer uniquement au dessin mais comme je suis assez curieuse, travailler dans des milieux complètement différents m’intéresse toujours.» Elle opte finalement pour un poste de… secrétaire de direction chez Carrefour. «Je me suis inscrite sur internet pour faire caissière et ils m’ont appelé pour faire ce job, ça s’est vraiment fait comme ça. Tant mieux: c’était mieux payé et j’avais plus de responsabilités.»

La naissance de Retard Magazine

Mais à côté, Roca dessine toujours. Depuis 2012, elle travaille avec Retard Magazine, un webzine collaboratif, fondé par deux amies de Roca, Anna, et Marine. À ce trio s’ajoutent Ophélie et Elsa. À l’époque, chacune partait à l’étranger et c’est pour garder contact qu’elles ont monté Retard. «Marine écrit, Anna dessine. Elles voulaient lancer un blog et en faire le contenu. Elles m’ont présenté le projet et j’ai tout de suite été emballée. J’ai commencé à leur raconter la fois où j’ai cru avoir perdu mon tampon dans mon corps et en fait non. Ça les a vraiment fait rire et elles m’ont convaincues d’en faire un article pour Retard. C’est comme ça que je leur ai écrit et illustré mon premier article.» C’est après cette expérience littéraire que Roca commence à illustrer plus régulièrement pour le webzine.

rocabalboa12Le contenu de Retard est publié en ligne, mais elles produisent aussi des éditions de temps à autre, notamment des fanzines. Elle me sort deux numéros qu’elle a réalisé avec Anna. Leurs titres? «Nique toi», et «Nique moi»«Nique toi, c’est sur les coups de merde que les garçons te font. Et Nique moi, c’est sur les coups de merde que toi tu fais aux mecs. On avait déjà bossé sur ce thème avec You’re a pain in the ass quand j’étais allée voir Anna au Texas. Finalement ces deux zines sont la suite directe. Bon, pour les prochains on va changer de thème, promis. On a aussi réalisé un zine pour Halloween sur les peurs, en partant de témoignages recueillis par Judith Amsallem et comme on a la chance de bosser avec plein d’illustrateurs avec Retard, on leur a proposé d’illustrer chacun une peur.»

En plus de ces petites éditions maisons, bricolées avec trois fois rien, les filles de Retard vendent des posters, des cartes postales,… sur les petits stands de merchandising qu’elles installent lorsqu’elles organisent un évènement. Ainsi, en janvier, Retard était à Bruxelles avec le collectif Foreseen pour organiser une exposition. Pendant ces évènements, flashs tatoos disponibles, micro éditions et fanzines en vente et animations diverses. En février, c’était un vide-dressing qui était organisé, et jeudi dernier, le festival de musique Nouvelle Scène les invitait à Niort pour un karaoké: «C’est le festival qui nous avait contacté pour qu’on vienne chanter faux toute une soirée avec eux.»

Retard Magazine, pourquoi ce nom? «Je crois que c’est surtout parce que le retard c’est un truc qui parle vraiment aux meufs comme quand tu angoisses d’être en retard sur tes règles. C’est aussi un petit peu pour Jay Reatard.» En plus d’un clin d’oeil au musicien, et une allusion à certaines problématiques féminines, Retard sonne bien en anglais: «Retard en anglais ça veut dire attardé, et ça créer toujours une confusion très drôle. Pas mal de gens pensent que Retard se prononce à l’anglaise alors que pas du tout, perso ça me fait toujours rire!»

Une renommée croissante

Elle enchaîne sur des commandes de Vice, de Paulette. Gagnant en visibilité, elle décide de quitter son job de secrétaire au bout d’un an pour se consacrer à l’illustration. Pas évident de dealer avec toutes ces occupations: «J‘avais un gros projet qui était tombé, c’était impossible de  cumuler mes deux jobs. Je commençais à 7h00 le matin pour aller à l’autre bout de Paris. En plus,  j’aime bien sortir le soir et alors quand tu sors et que tu dois rebosser ensuite, là, c’est plus possible.» Roca en profite alors pour quitter son travail et se consacrer pleinement au dessin, au tatouage et aux différents projets menés avec Retard. À partir de là, les commandent s’enchaînent: une exposition à l’Espace B, une commande de Kiblind, une illustration pour la programmation du Point Ephémère du mois de mars.

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rocabalboa13 rocabalboa10 rocabalboa9 rocabalboa11Roca Bricoleuse

I made a new friend ✌🏻️✨👽#iwanttobelieve #alien #youarenotalone

Une photo publiée par Roca Balboa (@rocabalboa) le

Globalement, Roca est une bricoleuse. Elle sait se fait plaisir avec la broderie et le crochet: «J’aimerai bien lancer une gamme de coussins en fourrure.» En disant cela, elle sort du placard un coussin délirant en forme de tête d’alien et en fourrure verte fluo: «J’aimerai bien faire la première collection sur la bouffe. J’ai envie de faire des trucs un peu mignons et dégueulasses en même temps. Je pense que tout le monde a envie d’avoir un coussin en forme de steack chez lui!» Je le vois, le coussin en forme de steack, avec la fourrure rouge pour la sauce ketchup.

Au mur, un drapeau en crochet des États-Unis, dont elle a transformé les étoiles en têtes de smileys jaunes. Sur l’armoire, des tote-bags brodés avec des paillettes. «Je suis très patiente avec les trucs d’aiguilles. C’est sympa, tu mates un film et tu couds en même temps. Et voilà: oui, je travaille, bien sur que je travaille!»

Quand je lui demande ce qu’elle aurait fait si elle ne faisait pas dans l’illustration, elle me répond qu’elle aurait fait dans le manuel. Au départ, Roca s’essaye à la reliure, mais comprend que ce n’est pas son truc. Petite, elle s’invente retappeuse de poupées anciennes. «J‘étais à fond dans l’idée de faire un métier dans la restauration.» Restauration d’œuvres d’art alors? Sans doute pas: «Je ne suis pas très bonne en peinture. Tu connais cette histoire de la nana qui avait voulu restaurer le Christ?» Justement, j’y pensais. Pas de peinture, alors. Roca préfère le textile: la tapisserie, le tissage. La céramique, aussi: «Tous les trucs où tu ne gagnes pas de blé, en fait.»

rocabalboa15 rocabalboa14Elle m’explique qu’elle a fait pleins de «métiers débiles». «J’ai été lutins du Père Noël, pendant trois ou quatre ans quand j’étais à Estienne. Tu te déguises  et tu animes des ateliers avec des enfants, avec d’autres personnes qui se tapent la honte avec toi. Mais moi j’aime bien me déguiser. Et puis les enfants sont mignons. Je garde un très bon souvenir de ma période-lutin.» Elle n’a pas passé son BAFA. Pas besoin. Elle est de ceux qui font sans attendre d’avoir fait un diplôme. «J’aime bien me dire que tu n’as pas besoin d’une formation: c’est important de faire les choses toi-même. Le crochet, ma mère m’avait montré une fois. J’avais rien compris: en tirant sur un fil, j’avais tout défait. J’ai tout réappris avec des tutos sur internet.»

Roca me montre ses carnets de dessins; du papier marbré fait maison avec des encres et du paic vaisselle: «Je ne sais pas quoi en faire. J’ai un peu la maladie du je-commence-pleins-de-trucs-et-je-finis-jamais». Enfin, des magazines des années 70, 100 idées, un genre de magazine de bricolage et de DIY. On le feuillette, et avec enthousiasme, elle me montre toutes les choses incroyables qu’on peut apprendre à bricoler: des cabanes, des robes, du tricot, des sacs à dos, des gants, des coussins: «J’ai volé ces magazines à ma mère. Ils sont dingues! Je trouve ça très important de donner la possibilité aux gens de fabriquer des choses d’eux-mêmes et de leur dire qu’ils en sont capables. Bien sûr ça prend un peu plus de temps, mais c’est très gratifiant.»

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rocabalboa3 rocabalboa2Studio-atelier

Le studio de Roca, c’est son atelier. Si elle pouvait travailler ailleurs, elle le ferait. Distraite, elle se retrouve souvent à recoudre un bouton sur une veste ou à faire sa lessive plutôt que de se mettre au boulot. Elle n’est pas debout à 8h00, mais peu importe: elle aime travailler tard. Mais bosser seule, «c’est chaud», comme elle dit. «Je préfère travailler avec d’autres personnes, tu as une dynamique qui se crée, surtout si ce sont des gens qui ne dessinent pas c’est encore mieux: tu peux parler d’autres choses… Tu as la pression de voir les autres qui avancent donc ça te booste.» Parfois, elle transforme son studio en atelier. «Je mets la table au milieu, j’appelle les copains illustrateurs, on boit du vin et on dessine.»

Le tatouage

Pendant son année à Carrefour, elle se met au tatouage, parce que ça l’a toujours travaillé, comme le graffiti qu’elle n’a cependant jamais eu l’occasion de pratiquer. C’est son amie Anna qui lui apprend les bases: «Quand elle était à Austin, il y a un type qui a vu ses dessins et qui lui a dit: il faut que tu tatoues, je t’achète une machine. Comme elle avait commencé avant moi, elle m’a un peu montré.»
Avec Retard, les filles organisent des sessions tatouage dans des lieux secrets. Quand je lui demande si elle gère, elle me répond que le tatouage est un apprentissage sur le long terme. «Mes tatouages ne sont pas parfaits, mais je refais toujours les retouches. Ce n’est pas en un an que tu apprends un métier. Tu apprends en pratiquant.»

Anna et Roca aimeraient trouver un lieu permanent pour y tatouer, mais aussi pour inclure l’équipe de Retard. Mieux encore: le faire vivre avec des expositions, des workshops, des guests de tatoueurs, peut-être en transformer une partie en espace de coworking.

rocabalboa25 rocabalboa27 rocabalboa18Culture punk

Tu fais de la musique? «Non, pas du tout. Mais j’aimerai bien. J’ai dis que j’allais faire de la musique avec un pote, je suis censée chanter… Enfin, il faut déjà que j’écrive les paroles. Mais ça va, ce serait du punk. Pas besoin de savoir vraiment chanter, ça va si je crie juste.»

Pour sortir écouter du son, Roca me conseille L’Olympic, près de chez elle, la Mécanique Ondulatoire à Bastille, Le Petit Bain, Le Point Éphémère, l’Espace B, mais surtout Les Instants Chavirés, à Montreuil, Métro Robespierre: «C’est assez expérimental, mais ce sont les concerts où je prends toutes mes claques. Ça m’a beaucoup impressionnée la première fois que j’y suis allée, l’espace n’est pas très grand et parfois tu te demandes ce que tu es venu écouter ou ce qui se passe sur scène. Une fois, les trois quarts des gens se sont barrés. J’aime bien l’idée qu’un groupe puisse te pousser à bout et que tu finisses par partir. C’est super quand la salle réagit. Avec toute la violence qu’on peut avoir sur internet ou à la télé, on a quand même développé une sacrée indifférence à tout mais là, la musique, tu ne supportes pas. C’était gratuit, mais tu t’en vas. Moi je reste, et je regarde les gens qui s’en vont.»

Je me lève pour faire quelques photos. «Je suis tellement nulle en photo, je suis ravie que quelqu’un le fasse à ma place.» Pendant ce temps, Roca prépare des tatouages pour des commandes. La musique qui passe, en fond sonore? «Là, c’est B-52’s. Tu me diras si tu vas aux Instants Chavirés?»

Bien sûr! Et puis ce n’est pas loin de ma maison. Elle me laisse une carte postale en souvenir, et me voilà repartie.

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Pour en savoir plus sur le travail de Roca Balboa, jetez un œil aux liens ci-dessous!

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