Les rencontres

TexTuring, par Ivan Murit.

Fonçant sur mon vélo pour aller jusqu’à la Motte-Piquet Grenelle, Ivan est encore à la Poste quand je l’appelle en arrivant en bas de chez lui. Il arrive deux minutes plus tard, un colis sous le bras, et m’accueille dans son petit appartement à la déco ancienne. Ancien étudiant de l’ESAD Valence, tout juste diplômé en juin 2015 du DNSEP design graphique, Ivan travaille en freelance de chez lui pour des petites missions. Il assiste également l’artiste numérique Nicolas Maigret sur des projets qui auraient besoin… d’un programmeur averti. Parce que Ivan Murit, diplômé en design graphique, est surtout un fin programmeur-bricoleur autodidacte. Sorti d’un bac S, il met son goût pour les sciences et son savoir-faire de développeur au service du design. C’est pour parler de son projet de diplôme que j’ai souhaité m’entretenir avec lui. Son diplôme portait sur un logiciel destiné aux designers pour tramer leurs images.

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Mais le programme d’Ivan ne produit pas n’importe quelle trame. Il s’inspire des sciences, pour faire un pont entre les choses naturelles et les artefacts, qui eux, sont produits par l’homme, comme typiquement les productions de design. Le nom de ce logiciel? TexTuring, en clin d’œil à Alan Turing.

À l’origine du projet, le goût d’Ivan pour les expérimentations graphiques. À partir d’algorithmes, Ivan conçoit des formes, des motifs, des textures. Le résultat de ces expérimentations sont publiées sur son tumblr.  Il lui sert à publier au fur et à mesure ses essais, afin d’en avoir une trace visuelle et de suivre leur évolution: «C‘est de l’émulsion visuelle, sans concept, pour aller directement à quelque chose qui me fait vibrer. Je finis par utiliser des algorithmes ou des concepts très simples, qui me permettent à l’inverse de produire des images complexes.» Les expérimentations publiées par Ivan s’entremêlent avec des vidéos qui l’inspirent visuellement. Fasciné par les formes produites naturellement dans la nature, Ivan essaye de les reproduire grâce à la programmation. «J’y vais au feeling et quand je vois que ça me stimule visuellement, je fonce, j’ai beaucoup plus de facilités à m’intéresser à des choses compliquées si elles produisent des choses visuelles intéressantes».

ivanmurit3_webPour concevoir un algorithme, Ivan tâtonne. Il ne suit pas de logique, n’a pas de processus. Il décrit lui-même sa recherche comme «organique». C’est surtout sa grande curiosité qui l’amène à trouver sur le web du contenu scientifique. Ivan épluche les thèses: «le monde scientifique a tout intérêt à donner leurs thèses scientifiques. Sur internet, c’est gratuit. Moi, je taille dans le gâteau.» Dans ces thèses, Ivan trouves des informations sur des algorithmes très précis qui ne servent pas toujours, à la base, à produire du visuel. Puis, Ivan se les approprie, comme pour TexTuring: «j’ai pris un algorithme qui existe de longue date et qui a été porté pour la programmation informatique, et j’ai réutilisé ces lignes de code pour que ça serve à travailler des images».

S’inspirer des sciences pour sa production, c’est pour lui «une façon de prendre du caractère naturel dans nos productions humaines qui ne soit pas uniquement de l’ordre de l’inspiration». Les équations par exemple, permettent de retranscrire des modèles de la nature. «Je vais extraire des connaissances des sciences qui décrivent la nature pour les réagencer afin de produire mes formes. L’algorithme derrière TexTuring c’est la réaction-diffusion, qui modélise une réaction chimique très basique. Cette réaction agit lors de la morphogénèse de pleins d’animaux et de plantes. Ces réactions chimiques se mettent en place et vont produire des formes spécifiques. À la base, elle a été découverte comme une simple réaction chimique, telle que la combustion. Alan Turing est le premier scientifique à découvrir que c’est ce processus qui produit les tâches des animaux lorsqu’ils grandissent, comme les rayures du zèbre, les taches du léopard, des poissons, etc. Cette équation a pleins d’applications scientifiques.»

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ivanmurit5_web ivanmurit4_webSur son Github, Ivan laisse ses recherches en libre accès. On y trouve par exemple le sketch processing FontBuilder qui permet de modifier les formes d’une typographie tout en conservant sa structure, et d’en exporter un fichier .ttf utilisable ensuite sur son ordinateur. Ivan réinjecte aussi ses connaissances dans son travail de designer graphique pour créer des identité génératives: «Les L-systems, par exemple, c’est une itération de formes qui se répètent sur des branches de plus en plus petites, comme une fractale.» L’avantage?: «Ce n’est pas aussi fastidieux que le dessin: une fois que tu as la structure en place, tu peux faire pleins de modifications qui vont changer profondément la forme du résultat globale avec beaucoup de facilités.»

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Le Kickstarter

ivanmurit20_web ivanmurit15_webCe sont ces petites bidouilles qui l’ont amené à programmer TexTuring. Au départ, il s’agissait pour Ivan d’un simple projet d’étude: produire un logiciel utilisable par les graphistes. À l’état de prototype pendant sa présentation au jury en juin 2015, Ivan décide en septembre d’en faire un logiciel plus conséquent. Pour y arriver, il lance une campagne Kickstarter en décembre, non sans difficulté. S’organiser, tout planifier à l’avance, demander des devis, évaluer le budget et le temps de travail pour ne pas avoir de mauvaise surprise: «Je suis nul en organisation, du coup ça m’a fait beaucoup de choses nouvelles à apprendre sur le tas.»
Il a aussi aussi fallu jouer au community manager«Twitter, répondre aux questions, poster sur des groupes Facebook, contacter des magazines, c’est un job à temps plein! J’ai eu une publication dans étapes:, puis dans Grafika. Ils ont fait une publication web en janvier, après la campagne… Des personnes m’ont contacté pour savoir comment contribuer, c’est tombé un peu tard. Mais ce sont des gens que je pourrai recontacter au moment de sortir l’appli en avril.»
À côté de ces petites difficultés techniques, Ivan a aussi du faire face à beaucoup de doutes: «La période Kickstarter était un peu difficile, avec beaucoup de craintes. Je m’investissais énormément, je n’avais plus de thune, j’ai fais travailler des copains pour la traduction, la vidéo pour la campagne, l’impression des livrets et les affiches sérigraphiées pour les rewards…»

Au final, ce sont plus de 8900€ qui ont été engagés sur les 7000€ qu’Ivan demandait, avec un total de 577 contributeurs. L’argent récolté sert aussi à Ivan à rémunérer un développeur qui l’aide sur certains aspects techniques: «Il m’apprend pleins de trucs au niveau de la programmation. Moi je bidouille, je n’ai pas de formation là-dedans. alors que lui il est ingénieur et développeur. Il m’apprend à structurer le code, à rendre le logiciel plus simple d’utilisation, etc. Cet ingénieur avait aussi bossé sur l’algorithme de réaction-diffusion. Il est dans le jeu vidéo et a une bonne connaissance de tout ce qui concerne l’accélération graphique, c’est-à-dire faire en sorte que les algorithmes qui produisent des images tournent plus rapidement. La version alpha, elle ramait tellement! Pour exporter une image grande comme celles utilisées pour les posters, ça prenait deux heures…»

Et après?

Ivan ne souhaite pas travailler dessus à temps plein. Le Kickstarter est surtout pour lui un prolongement du diplôme qui permet de le faire connaître, de rentrer dans un réseau. Ce qui l’intéresse réellement, c’est l’expérimentation: «Je préfère pour l’instant être dans la recherche que dans la finalisation d’un projet. Même s’il y a une part de design dans TexTuring, par le fait de réfléchir à l’interface, son ergonomie, le travail d’optimisation etc, pour le moment j’ai plutôt envie d’essayer des choses différentes, d’être dans des projets aussi un peu plus artistiques. Mon blog d’expérimentations visuelles, c’est un travail que j’ai mis de côté en cinquième année… avec le mémoire, le diplôme, maintenant le Kickstarter, je n’ai plus le temps. Mais je compte y revenir: grâce au Kickstarter justement, il y a des gens qui m’ont demandé des images pour des publications.»

En attendant, Ivan programme et s’applique à rendre son projet open-source: le logiciel est déjà en accès libre sur son Github: «Il reste accessible, et au moment où moi j’arrêterai de travailler dessus, n’importe qui pourra le reprendre». Cela permet d’ouvrir le champ des possibles et de donner la possibilité à des artistes ou des développeurs de se réapproprier l’outils. «Si toi tu veux réutiliser TexTuring pour un ballet de danse, et que tu as besoin d’une interface pour relier des capteurs à l’algo de trames par exemple, tu pourrais trouver un developpeur pour qu’il modifie le logiciel. Après j’en sais rien, je n’ai pas d’ambition là-dessus. Je fais mon travail pour le Kickstarter, et si un jour ça grandit, je serai merveilleusement étonné, ce sera super!»

Les designers d’OSP, studio graphique basé à Bruxelles, possèdent une belle culture de ces petits logiciels qu’ils expérimentent pour leurs projets graphiques. Ivan me fait feuilleter le programme du théâtre La Balsamine réalisé justement par OSP et se remet à coder derrière son ordinateur.ivanmurit19_web ivanmurit18_web
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Des choses accrochées au mur m’interpellent. Une feuille A4, au-dessus de son bureau, avec trois types de dessins semblables à des schémas scientifiques: «J‘ai fais un rêve, l’autre jour, c’était un peu tripé. Le matin, je l’ai renoté comme ça. Là, c’est trois algorithmes différents. Le premier, c’est la sinusoïde, crée à partir du rond. Là, c’est la matrice, le fait d’avoir un plan X, Y, la 2D en fait. Et ça donne des carrés. Et là, c’est la récursion.» 

Je regarde les livres qui traînent sur ses bibliothèques à moitié vide. Ivan a laissé la plupart de ses bouquins dans la maison de ses parents, à Strasbourg. Parmis eux, un livre de William Gibson. Ivan, entousiaste: «Ça, c’est un roman de 85. Gibson a posé les bases de la mouvance cyberpunk, c’est lui qui a inventé le terme de cyberespace. C’est très cool, bien qu’un peu fouillis dans l’écriture. Il y a pleins de choses, des passages où les personnages sont drogués et où le scénario devient incompréhensible. Il y a des technologies aux noms bizarres. Les personnages sont des sortes de hackers qui volent des informations aux entreprises, par le biais d’un espace virtuel, un genre d’internet avant l’heure…» ivanmurit22_web ivanmurit21_web
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Sur sa table de chevet, un livre de Gaston Bachelard. «Alors ça, c’est génial. Il fait des liens entre des matières [l’eau, la terre] et les impressions qu’elles produisent en nous, ce qu’elles nous évoquent. Il y a des descriptions de matières qu’il tire de la littérature, principalement dans la poésie. L’eau, c’est celui que j’ai préféré. C’était un bon trip. Mais celui sur la terre parle de mythologie, je l’ai trouvé moins accessible.»
Je demande à Ivan de me citer un passage. Il feuillette. Tombe sur un petit marque-page déchiré. «Il faut inventer le cœur des choses si un jour on veut le découvrir. Jean-Paul Sartre.» Ivan semble réfléchir, et confus: «Ça, c’est la question du monde intérieur… je ne sais pas pourquoi j’ai surligné ce passage… il y avait un autre endroit mais je ne le retrouve plus. Je mets des marques-pages et puis ça tombe quand je mets le bouquin dans mon sac ou dans le métro. Il faudrait avoir le contexte… là, ça ne veut absolument rien dire.»
Et puis Ivan sourit, change d’avis. «Si c’est pas mal. Il faut inventer le cœur des choses si un jour on veut le découvrir. C’est un peu absurde… c’est un peu lâché comme ça, mais si c’est pas mal. Tu peux prendre cette phrase. Au fait, tu veux du thé?»

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Pour en savoir plus sur Ivan, et le contacter, c’est par ici:
http://ivan-murit.fr/
http://recherche-visuelle.tumblr.com/
Github @ivangrozny
Blog sur TexTuring http://tex-turing.tumblr.com/

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